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« La Via pulchritudinis, Chemin d’évangélisation et de dialogue. »

S.E. LE CARDINAL PAUL POUPARD
Président du Conseil Pontifical de la Culture

ASSEMBLEE PLENIERE
27-28 MARS 2006

CONCLUSION AUX TRAVAUX

Éminences,
Excellences,
Chers Amis,

1. Tout d’abord, je tiens à vous redire toute ma gratitude pour votre active participation particulièrement significative en cette Plenaria, malgré le changement de date imprévu. Nous avons éprouvé « comme il est beau de vivre ensemble et d’être unis » dans la joie de la communion fraternelle et le désir partagé de répondre, avec la grâce de Dieu, à travers des voies nouvelles ou renouvelées, aux défis des cultures de notre temps pour l’Eglise. Ensemble, nous avons célébré la liturgie des Heures, partagé nos préoccupations pastorales et cherché des propositions concrètes pour aider les pasteurs de l’Eglise à porter la bonne nouvelle du Christ au cœur des cultures du vaste monde, à l’aube du nouveau millénaire, et à trouver les voies du dialogue avec les non-croyants et les indifférents, et, vous me permettrez d’ajouter – actualité oblige ! – du dialogue culturel avec les religions non-chrétiennes.
Nos débats sur la beauté nous ont invités à tourner nos regards et nos cœurs vers le Christ, « le beau pasteur », « le plus beau des enfants des hommes », et nous l’avons contemplé du Thabor au Golgotha pour gouter la beauté de sa gloire éternelle. Dans l’espérance commune, nous allons repartir avec joie sur les chemins de l’évangélisation : « Comme il est beau de voir courir sur les montagnes le messager qui annonce la paix, le messager de la bonne nouvelle, qui annonce le salut, celui qui vient dire à la cité sainte : "Il est roi, ton Dieu!" » (Is 52, 7). La beauté de notre mission évangélique nous incite à la revêtir de beauté pour la rendre plus attirante, joyeuse et vivifiante, en nous et autour de nous.

C’est notre conviction, fondée sur l’expérience et nourrie d’espérance : même si la bonté est piétinée et la vérité bâillonnée, le rayonnement de la beauté demeure. Mais nous le savons aussi avec Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov : la beauté est une chose non seulement terrible, mais encore mystérieuse. Elle est le combat de Dieu et du démon ; et leur champ de bataille, c’est le cœur de l’homme.
C’est donc avec une conscience éclairée par les apports des pasteurs venus d’Est en Ouest de l’Europe, de l’Amérique latine et de l’Amérique du Nord, de l’Afrique profonde et de l’Asie, berceau de cultures et de religions, de l’Océanie aussi, que nous proposons aux pasteurs et aux fidèles, la beauté comme chemin privilégié d’évangélisation et de dialogue. Avec Augustin, nous l’avons redit : « Nous ne pouvons qu'aimer la beauté ». C’est notre conviction : le langage de la beauté ouvre les cœurs à la vérité et à la bonté, et dans sa forme la plus parfaite, il dépasse les spécificités des cultures et les cloisonnements de l’histoire. Encore faut-il réveiller le sens de la beauté, utiliser sa capacité à refléter au cœur de la société la splendeur de la vérité, vérité sur l’homme et vérité sur Dieu, et la bonté du Christ qui a donné sa vie pour nous sauver, par amour.

2. Il me revient maintenant de clôturer ces deux jours de réflexion. Il ne s’agit pas pour moi de synthétiser les analyses concises et le bouillonnement d’idées jaillies de la mosaïque des cultures des cinq continents. Je veux souligner cependant que le choix de la via pulchritudinis comme thème de notre Assemblée s’est avéré d’une grande pertinence pour affronter la situation culturelle dans laquelle nous nous trouvons, notamment le défi crucial de la sécularisation qui, de l’Occident, se répand à travers le monde et se transforme en sécularisme : etsi Deus non daretur !
La via pulchritudinis est une longue tradition dans l’Eglise. Elle demande aujourd’hui à être redécouverte, parce qu’elle est souvent oubliée et parfois même combattue, parce que mal comprise. Nous l’avons constaté : elle ouvre de nouveaux horizons à la pastorale de la culture et oblige à « revisiter » nos habitudes, notamment dans les domaines de la formation. Des obstacles ont été mis en évidence : nous avons à les transformer en défis. Si l’Eglise propose le message de l’Evangile dans toute sa beauté, capable d’attirer les esprits et les cœurs, elle ne peut le faire qu’en donnant à travers ses pasteurs et ses fidèles, le témoignage de l’integritas de leur vie et de la claritas du message qu’elles reflètent. L’examen de défi des sectes a mis en lumière les désastreuses conséquences des contre-témoignages donnés par des prêtres ou des laïcs dont la vie quotidienne est en contradiction avec le message de l’Evangile dont ils se réclament, et dont le manque de spiritualité obscurcit la clarté, la splendeur de la grâce. Le relativisme philosophique et moral qui engendre le pragmatisme et l’hédonisme cynique obscurcissent et déforment le regard de beaucoup de nos contemporains, qu’ils empêchent de reconnaître le beau, le bien et le vrai. Nous avons insisté en particulier sur la difficulté de l’approche avec nombre de jeunes dont les perceptions du beau, du bien et du vrai, sont souvent fort loin, et parfois aux antipodes des nôtres. Nous avons perçu l’importance d’une démarche préalable : celle du regard de contemplation gratuite et emplie d’action de grâces à travers une pédagogie qui ouvre à découvrir la beauté de la création, à redécouvrir le sens de la gratuité, de l’émerveillement et de l’adoration. En notre culture hédonique, la perception même de la beauté devient parfois un art difficile : elle requiert une formation appropriée pour les jeunes générations qui bénéficient de moins en moins de la richesse séculaire de la religion populaire, véritable christianisme inculturé.
Par ailleurs, en notre culture individualiste narcissique, nous avons à inviter les pasteurs et les fidèles à un renouveau dans le témoignage d’une vie chrétienne où la beauté de la communion trinitaire se reflète à travers une vie ecclésiale toute de communion fraternelle, vécue dans la joie et la vérité. Notre monde éclaté, en proie à la désharmonie et à la fragmentation, en a un urgent besoin, à commencer par les assemblées liturgiques et les églises qui les rassemblent. Le catéchisme de l’Eglise catholique nous le rappelle opportunément :
"Créé à l'image de Dieu" ( Gn 1,26 ), l'homme exprime aussi la vérité de son rapport à Dieu Créateur par la beauté de ses œuvres artistiques… (n. 2501)
L'art sacré est vrai et beau, quand il correspond par sa forme à sa vocation propre: évoquer et glorifier, dans la Foi et l'adoration, le Mystère transcendant de Dieu, Beauté Suréminente Invisible de Vérité et d'Amour, apparue dans le Christ, "Resplendissement de Sa gloire, Effigie de Sa Substance" ( He 1,3 )…, beauté spirituelle réfractée dans la très Sainte Vierge Mère de Dieu, les Anges et les Saints.(n. 2502)
Les beaux-arts, mais surtout l'art sacré "visent, par nature, à exprimer de quelque façon dans les oeuvres humaines la beauté infinie de Dieu, et ils se consacrent d'autant plus à accroître sa louange et sa gloire qu'ils n'ont pas d'autre propos que de contribuer le plus possible à tourner les âmes humaines vers Dieu" (n. 2513).

La voie traditionnelle mystagogique de l’initiation chrétienne, qui accompagne la transmission de la foi, de sa célébration liturgique sacramentelle, revêt aujourd’hui une grande importance. La voie de la beauté est la voie de l’Évangile, c’est la voie de la sainteté où le témoignage d’une vie irradiée par la splendeur de la grâce donne de percevoir et comme de saisir combien il est beau d’être chrétien. Nous le savons, cette voie de la beauté et de l’amour a culminé avec Jésus au Calvaire. C’est le Ressuscité que nous célébrons quotidiennement en nos Eucharisties, l’Agneau innocent qui a souffert et est mort pour nous. Le célébrer en vérité requiert l’humble acceptation de la souffrance comme voie de la Rédemption, à l’opposé des mirages de la culture esthétique et médiatique. La première initiation à cette voie se fait à l’intérieur de la famille et se poursuit en paroisse.

Face aux défis de notre temps, nous savons combien la culture médiatique dominante obscurcit le regard de beaucoup et leur rend difficile l’attitude indispensable pour percevoir la beauté – beauté du monde, beauté de l’homme créé à l’image de Dieu et sauvé par la grâce, beauté des arts nés de la foi chrétienne, beauté de la liturgie et de la sainteté, beauté du Christ. Nous devons aider les nouveaux Augustin de notre temps à s’échapper des filets de l’apparaître tout extérieur et à retrouver leur être profond, intimus meus interior, plus intérieur à moi-même que moi-même. C’est toute la pédagogie à mettre en œuvre pour sauver la capacité d’émotion que falsifie la culture érotique ambiante, et pour résister au bruit des images et à l’invasion de l’esthétisme publicitaire en développant l’intériorité pour permettre à l’homme contemporain d’ « habiter son âme ». C’est dire toute l’attention spéciale que nous avons à donner à la liturgie comme expression de la foi et de la prière profonde, notamment dans la formation des futurs prêtres dans les séminaires. Il s’agit tout à la fois de combattre cette tentation qui se fait particulièrement ressentir en nos jours : le cléricalisme liturgique où, au lieu de conduire au mystère du Christ, le prêtre se présente comme l’unique metteur en scène, et où les cérémonies se transforment en spectacles qui n’ont rien à voir avec la beauté du mystère de la foi célébrée, et la vérité de l’action liturgique. L’espace liturgique est l’espace où Dieu vient à la rencontre de l’homme, où le Tout se fait présent dans le fragment. Souvent les artistes, architectes, peintres, sculpteurs, verriers ne bénéficient plus d’une culture de la foi et ont besoin d’être éduqués, au sens fort du terme, avant d’être aptes à réaliser les œuvres commanditées.
Une grande insistance a été mise sur l’urgence et la nécessité de retrouver une unité organique dans la formation, entre théologie, liturgie, pastorale et de promouvoir une catéchèse où le mystère de la foi se vit dans la liturgie, se contemple dans les œuvres d’art et s’irradie dans le quotidien de l’existence.

La pastorale de la beauté est pour nous une mission authentiquement missionnaire, celle du Beau Pasteur qui va à la recherche de ses brebis éparpillées dans les cultures éclatées de notre temps. Nous avons évoqué les situations des jeunes Eglises et leur processus de conversion pour entrer dans le mystère de la beauté de la Croix rédemptrice, et le partager. Il s’agit pour toutes les Eglises locales de proposer une foi qui se fait culture et donne sens à la vie des personnes.
Le patrimoine de beauté de l’Eglise est comme une Summa théologique vivante qui appelle pour être lue et partagée, une authentique formation chrétienne, tant humaine que spirituelle. Il s’agit de former les futurs prêtres et les laïcs à être des éducateurs et non seulement des gestionnaires du patrimoine culturel de l’Église. Nous avons à donner vie à ce patrimoine pour le faire parler et lui donner de témoigner de la valeur de l’humanisme chrétien et de la culture qui en est issue. Ce faisant, il est possible d’ouvrir un dialogue avec les non-croyants indifférents à la question de Dieu, mais croyants aux valeurs humaines : le patrimoine de beauté inscrit dans les arts, et plus particulièrement l’art sacré, montre comment l’homme trouve sa plénitude d’humanité en contemplant le mystère de Dieu, source de beauté irradiante et transformante pour l’homme créé à son image et à sa ressemblance.
L’Église a reçu du Seigneur la lumière de l’Évangile, pour la transmettre aux hommes et aux femmes de toutes les cultures. Depuis deux millénaires, elle ne cesse de construire des ponts pour donner aux habitants de la cité terrestre de rencontrer le Christ vivant dans ses membres. Dieu nous communique de sa beauté par la grâce qui nous est donnée pour transfigurer nos vies de chrétiens et de pasteurs de l’Église. La sainteté de vie est le meilleur vecteur de la beauté divine. C’est dire l’urgence d’un profond renouveau dans l’Église par la recherche d’une véritable culture de la sainteté. La beauté du témoignage se fonde sur l’authenticité d’une vie toute dédiée à l’agapè divin, comme nous le voyons dans la beauté de la vie des saints, chemin de dialogue avec tous ceux qui ont vécu l’esprit des Béatitudes, sous l’inspiration et la conduite de l’Esprit Saint, comme en notre temps Jean-Paul II et Mère Teresa, aimés et respectés de tous, qu’ils ont aimés d’un amour universel.

3. C’est là l’œuvre de l’évangélisation : donner à tous les hommes de contempler la splendeur du visage du Christ, le « beau pasteur », pour donner envie de marcher à sa suite. Or, et c’est là le grand défi qui nous préoccupe, un nombre important d’hommes et de femmes de notre temps ne perçoivent pas cette beauté. Les raisons en sont multiples, complexes, et parmi celles que nous avons relevées à plusieurs reprises, le défi de la sécularisation a été particulièrement mis en lumière, avec la question nouvelle : sommes-nous déjà dans une ère du « post-sécularisme », en particulier avec la nouvelle génération des jeunes ? Si ce thème retient votre attention, peut-être serait-il bon de le retenir pour notre prochaine Assemblée plénière. « Le phénomène de la sécularisation dans son rapport avec l’athéisme » était déjà le thème de l’Assemblée plénière du Secrétariat pour les non-croyants en mars 1971, voici déjà 35 ans. A cette occasion, dans son discours aux Membres du Secrétariat, le Pape Paul VI affirmait : « Cette sécularisation, qui comporte une autonomie croissante du profane, est un fait marquant de nos civilisations occidentales. C’est dans cette situation qu’est apparu le sécularisme, comme système idéologique : non seulement il justifie ce fait, mais il le prend comme objectif, comme source, et comme norme de progrès humain, et il va jusqu’à revendiquer une autonomie absolue de l’homme devant son propre destin. » (18 mars 1971). Héritier du Secrétariat pour les non-croyants, le Conseil Pontifical de la Culture n’est-il pas, 35 ans plus tard, appelé à revenir à ce défi accru, devenu majeur en nos sociétés, favorisé par le relativisme et le scepticisme en des cultures désorientées et comme désorbitées par le phénomène croissant du multiculturalisme ?

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